La place de la nature dans la société tunisienne post-révolution entre politiques de protection et exploitation touristique : représentations, approches institutionnelles et pratiques sociales

Avignon Université, 2019
Publié le 4 mars 2020

Résumé :

En Tunisie, au lendemain de la Révolution de 2011, de nombreuses aires de nature protégées comme les parcs nationaux et les parcs urbains subissent de graves dégradations et actes de vandalisme. Parallèlement, en 2014, la nature devient un droit constitutionnel, et au même moment, dans le secteur du tourisme, s’affirme l’émergence d’une offre touristique plus proche des espaces naturels. Que nous disent ces comportements si contradictoires des relations homme/nature de la société tunisienne post-révolution ? C’est au travers de l’analyse des représentations sociales de la nature que notre recherche se concentre, en s’intéressant en particulier, aux images « iconiques », anciennes et récentes, de la nature (partie 1), aux ambitions des politiques publiques en matière de protection de l’environnement qui se sont succédées depuis l’Indépendance, aux thématiques environnementales portées par les acteurs du débat public post-révolution (politique, associatif, médias) (partie 2), ainsi qu’aux tendances récentes du tourisme tunisien et aux nouvelles pratiques de pleine nature des Tunisiens (partie 3). Dans une première partie, notre recherche met en évidence la persistance de certaines images de la nature. On relève ainsi la domination et la prégnance des images d’une nature productive, réservoir de ressources mais aussi pour certaines de ses composantes, les images du paradis (jardins, oasis). Cette transmission, de l’ère pré-chrétienne jusqu’à aujourd’hui, a notamment été possible grâce à différents supports artistiques (mosaïques, céramiques, poésies, peinture…). Notre recherche montre ici à la fois la persistance et la mobilité des représentations sociales de la nature, ainsi que leur diversité. Des dissonances apparaissent aussi entre les représentations de différents groupes d’acteurs de la société tunisienne ancienne et contemporaine (ex. : images et représentations multiples des oasis et du désert). Dans une deuxième partie, notre recherche détaille les étapes majeures du processus d’institutionnalisation de la nature initié à partir de l’Indépendance de la Tunisie et montre la prédominance d’une vision anthropocentrée et éco-centrée de la nature. C’est alors la volonté de protéger la nature qui a prévalu tant dans la constitution et l’organisation des institutions que dans les politiques mises en œuvre par les ministères de l’agriculture puis de l’environnement, qui s’en partagent encore la charge aujourd’hui. Notre recherche souligne également l’influence des modèles internationaux de protection de la nature dans l’action de ces deux ministères, en particulier dans la création de nombreux espaces protégés tels que les parcs nationaux. L’analyse de deux aires de nature (parc national d’Ichkeul et parc urbain de Nahli) révèle de nombreuses contradictions entre les politiques affichées par les institutions et les réalisations sur le terrain. Au lendemain de la Révolution, ces espaces considérés comme des emblèmes du pouvoir ont d’ailleurs cristallisé les mécontentements, les oppositions mais aussi les déceptions de certains Tunisiens, et ont connu des actes de vandalisme et de dégradation. Paradoxalement, dans le même temps, la nature a été consacrée en tant que droit universel dans la nouvelle constitution tunisienne de 2014. Cette nature institutionnalisée correspond à une nature appartenant au peuple tunisien, que l’État doit protéger pour la transmettre aux générations futures. Elle s’entend à la fois comme un réservoir de ressources naturelles, un élément du cadre de vie des Tunisiens, une entité aux équilibres fragiles et une composante du patrimoine de la nation. Notre recherche atteste également, au lendemain de la Révolution, de l’émergence dans le débat public de nouveaux acteurs, porteurs de nouvelles opinions sur l’état de la nature et de nouvelles visions sur les relations homme/nature. Dans les partis politiques écologistes, au sein du réseau associatif ou dans les médias, la Révolution a permis la circulation de nouvelles représentations de la nature souvent en rupture par rapport aux pratiques institutionnelles dans la période pré-révolution. Notre recherche met ici encore en lumière les contradictions entre les affichages politiques et les actes. La troisième partie insiste sur les différentes composantes de la nature mobilisées lors du développement de l’activité touristique en Tunisie dès l’Indépendance, des « clichés » qui ont assuré le développement du modèle balnéaire dominant à l’apparition, depuis la Révolution, d’une offre de tourisme alternative portée par de nouveaux acteurs, qui proposent de nouveaux types d’hébergements et d’activités de loisirs, et utilisent de nouvelles formes de communication essentiellement basées sur les réseaux sociaux. Cette offre touristique différente valorise les espaces naturels, le terroir, les savoir-faire, fortement empreinte de la volonté de favoriser les rencontres et les échanges avec les habitants, et relève souvent du « tourisme expérientiel ». Pour la majorité des Tunisiens, toutefois, parcs nationaux comme parcs urbains sont essentiellement perçus comme des espaces de nature non-urbanisés mis à leur disposition pour la détente et les loisirs en famille.

Auteur :

Anne Guillaumet

La place de la nature dans la société tunisienne post-révolution entre politiques de protection et exploitation touristique : représentations, approches institutionnelles et pratiques sociales, sur le site Thèses en Ligne